J.-C. Maillot : "La seule victoire de l’artiste est une victoire sur lui-même"

En route pour une douzaine de représentations de Lac à travers la France, un ballet inspiré du Lac des cygnes, Jean-Christophe Maillot a fait une halte pour discuter de sport. Le chorégraphe directeur des Ballets de Monte-Carlo nous a laissés entrevoir son monde artistique

Comment êtes-vous venu à la danse ?
Mon père était scénographe et peintre. Il réalisait des décors pour les opéras et les spectacles de danse. Il y avait toujours des chanteurs d’opéra à la maison, des comédiens... Il était naturel pour moi d’aller vers une discipline artistique. Puis j’avais besoin de me défouler car j’étais un enfant plutôt agité. Je suis allé étudier la danse et le piano au conservatoire de Tours. À partir de 7 ans, j’en faisais cinq à six heures par semaine. Bien sûr, comme tous les gamins, j’ai tapé dans la balle. Mais lorsque j’étais au conservatoire, j’étais carrément dispensé de sport car je risquais de me blesser.

Comment êtes-vous passé de danseur à chorégraphe ? 
A 17 ans, j’ai rejoint le ballet de Hambourg, en Allemagne. C’était en 1978. J’ai subi une grave blessure du genou avec rupture des ligaments croisés et tassement du ménisque. J’ai été obligé de m’arrêter. Il m’aurait fallu être extrêmement motivé pour retrouver une condition physique optimale. Avec le recul, je dirais que je n’avais pas cette force-là, ce courage dont on a besoin pour faire le métier de danseur. Puis j’avais envie de réunir un groupe et de faire fonctionner des individus ensemble.

Quand avez-vous franchi le cap ?
J’ai créé ma première compagnie en 1983. Aucun jour ne ressemble à un autre. C’est toujours une aventure différente, dans un lieu différent. Je dirige une troupe composée de 140 membres permanents, en comptant le personnel technique et administratif, parmi lesquels nous avons 50 danseurs. Une centaine d'intermittents travaillent également avec nous. Sans compter l’orchestre. Je suis fier de pouvoir dire que la parité est totale et qu’à compétences égales, les hommes et les femmes ont le même salaire.

Ce doit être impressionnant de diriger une si grosse compagnie...
Tout cela s’est fait progressivement. Je travaille avec certains depuis vingt ans donc je me permets de déléguer. Et je m’étonne moi-même car je connais le prénom de chacun. Cette compagnie est un micro-monde dans lequel vous avez 27 nationalités, tous les niveaux sociaux, toutes les religions, toutes les couleurs de peau et toutes les tendances sexuelles. Il est difficile de gérer les ambitions et le caractère de chacun. Être directeur de la troupe et faire des chorégraphies vont ensemble car imaginer un spectacle et le mettre en scène est souvent le résultat d’une étude de l’humain. Il y a toujours une part d’ombre et une part de lumière. Mon rôle est de maintenir l’équilibre entre les deux.

Faites-vous une différence entrele sport et le monde artistique ?
Ce que nous faisons est subjectif. Ça peut plaire ou déplaire. Alors que ce qui se fait dans le sport, c’est objectif. Si l’on arrive premier d’un championnat de football, c’est qu’on a été le meilleur. Alors que nous, nous devons toujours nous remettre en cause car ce que nous faisons n’est pas vérifiable. Il n’y a pas un artiste au monde qui fait l’unanimité. La seule victoire de l’artiste est une victoire sur lui-même. Il n’a aucune récompense, si ce n’est le plaisir partagé. Avec mes danseurs, on fait un bon ou un mauvais spectacle, mais on le fait ensemble. Je préfère que les danseurs soient tous à 60 % d’eux-mêmes, plutôt que certains soient à 90 % et d’autres à 20 %. En démocratie, une victoire à 60 %, c’est énorme.

Y a-t-il tout de même des points communs ?
Entre ces deux monde là, il y a des similitudes telles que le courage, l’abnégation, la passion, la dimension physique. Il n’y a pas de domaines plus nobles que d’autres, c’est l’engagement humain qui compte. Mais je suis agacé d’entendre qu’un footballeur est un artiste. On vulgarise les mots. J’entends souvent que dans la gymnastique, il y a de la chorégraphie. Une chorégraphie, ce n’est pas seulement des pas. C’est toute une relation avec la musique, les émotions et la dramaturgie.

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