"Je me demande parfois ce que j'aurais fait sans l'escrime" - A. Brottel

Anne Brottel est une fine lame. Médaillée de bronze aux Jeux Olympiques de 1984 avec l'équipe féminine de fleuret, elle officie depuis presque 20 ans comme maître d'armes à la société sportive de l'Escrime et le pistolet de Monaco*.

Certains suivent la voie familiale au moment de choisir une discipline. Peu sont ceux à entraîner toute la leur dans leur sillage. C'est le cas d'Anne Brottel, chez qui escrime rime avec famille.

Comment avez-vous découvert l'escrime ?

C'était lors des Jeux Olympiques de Munich, en 1972. J'avais 7 ans, j'en ai vu à la télé et mes parents m'ont raconté que je leur avais dit, "c'est ça que je veux faire". Ils pensaient que ça me passerait, mais je les ai tellement tannés avec ça qu'ils m'ont emmenée dans un club, pensant là aussi que ça ne durerait pas. Et très vite, tout s'est enchaîné. Trois mois après, une de mes deux sœurs débutait aussi, l'autre a suivi aussi et mes parents ont fini par s'y mettre également. Et ça a été toute ma vie. Aujourd'hui, je ne pourrais pas vivre sans escrime. 

Qu'est-ce qui a créé cette envie ?

C'est un peu lointain, mais il y a cet esprit de duel, le côté un peu Zorro, aussi, j'aimais bien regarder ça. Il y a le masque, où on est un peu caché derrière, ce qui m'a permis de m'affirmer parce que j'avais tendance à ne pas trop avoir confiance en moi. Mes deux sœurs étaient plus âgées, je vivais un peu derrière elles, j'avais ce sentiment d'être la petite, renforcé par les comparaisons que les professeurs pouvaient faire entre nous. C'était une manière de m'affirmer plus facilement, de peut-être montrer que je pouvais être meilleure qu'elles. 

Vous avez accroché tout de suite ?

C'est grâce à mon premier maître d'armes, maître Verger, qui a été exceptionnel, très pédagogue et m'a donné de super bases, que j'ai toujours gardées. Il m'a fait aimer ce sport. Dans une discipline comme l'escrime, la relation que l'on va avoir entre un maître et son élève, au départ, va être essentielle. Je m'en rends compte aujourd'hui en tant que maître d'armes.

C'est lui qui a "fait" le maître d'armes que vous êtes aujourd'hui ?

Directement, je ne sais pas trop. Je suis très dure avec mes élèves. Lorsque j'étais jeune, j'ai changé de club, et ça n'allait pas trop avec le nouveau maître d'armes. Maître Verger avait conseillé à mes parents de me mettre à l'OGC Nice avec maître Le Cabellec. Ce qu'on a fait. Et je pense que c'est surtout lui qui m'influence sur ma manière de faire. Il était, comme maître Verger, militaire, mais il me considérait comme sa fille. J'ai un peu la même manière de faire. Parfois, je me vois agir et je me dis, "ah, ça, c'est un truc du maître". Parce que pour moi, mon maître, c'est Le Cabellec. Je dirais que le premier m'a fait aimer l'escrime et le second a été comme un deuxième père, quelqu'un d'exceptionnel. Il a d'ailleurs eu de grands résultats tout au long de sa carrière.

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C'est avec lui que vous avez compris que vous pourriez aller au haut niveau ?

Avec lui, ça passe ou ça casse. J'avais 10 ans et il était très dur. Il était capable de nous mettre minable. Mais il était aussi avant-gardiste dans sa façon de faire, il n'était pas du tout dans le classicisme de l'escrime française à son époque. On avait une base technique énorme et on travaillait beaucoup le physique. Avec lui, j'ai fait mon premier championnat de France à 12 ans et je fais 2e chez les minimes. Lorsque j'entre en équipe de France juniors, j'étais cadette première année (l'EDF cadet n'existait pas à l'époque). A partir de 1979 (elle avait alors 14 ans), l'escrime était déjà ma vie. 

Si tôt ?

Ça a vraiment guidé ma vie. Avec ma sœur, celle du "milieu", on a eu le même cursus, on a tout fait ensemble : escrime, équipes de France, Staps, ça nous a guidées. Et mes parents ont suivi. On a par exemple été championne de France par équipe avec mes deux sœurs. Ça a vraiment été la vie de la famille. Si nos parents n'avaient pas été derrière nous, ça n'aurait pas été pareil, ils nous amenaient à l'entraînement, en compétition, partout. 

Quelle importance a eu l'escrime justement dans votre noyau familial ?

Nos parents étaient sportifs à la base. Mon père a été basketteur de bon niveau, à Villeurbanne, avec des sélections en équipe de France Universitaire. Mais la guerre d'Algérie (1954-1962) a coupé sa carrière. Ma mère a également joué au basket, mais à un niveau plus modeste. Et ils ont toujours su rester à leur place quand on allait sur des compétitions, j'ai toujours apprécié ça. Avec ma sœur, nous avons été en équipe de France ensemble, mais elle y est restée plus longtemps que moi. Et ce qui nous différencie, c'est que j'ai eu une médaille olympique et pas elle. Elle a fait deux fois les JO, mais le grand regret que j'ai, c'est de n'avoir pu les faire avec elle. 

En quoi l'escrime est un sport qui correspond à votre personnalité ?

J'aime bien aider les gens. Si je peux rendre service aux autres, je le fais. Et en escrime, là où je me suis le plus épanouie, où j'ai été la meilleure, c'est sur les compétitions par équipe, que ce soit en club ou en équipe de France. Je me rappelle de championnats du monde juniors à Buenos Aires, on fait 1, 2 et 4 avec ma soeur Gisèle et Laurence Modaine. Mais on avait un tel esprit d'équipe. On était soudée. Cette fois-là, j'ai rencontré ma sœur en demi-finale (elle s'est inclinée face à sa sœur qui finira 2e). Mais l'équipe, pour moi, c'était quelque chose… J'avais moins de pression par équipe. Aux JO, je rentre sur le deuxième match, j'avais peur, et Brigitte Gaudin, me dit "vas-y, fais ce que tu sais faire", et je gagne mon match. A partir de là, c'était parti. Avec l'OGC Nice, on tirait sur un format différent d'aujourd'hui à l'époque, et j'étais toujours celle qu'on envoyait sur le dernier combat qui pouvait être décisif.

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Vous l'avez évoqué en parlant de son importance, mais comment définiriez-vous le lien entre un élève et son maître d'armes ?

Il y a des étapes. Quand un jeune arrive, mon premier objectif est de leur faire aimer l'escrime. Qu'ils soient bons ou pas, ils vont aimer. Certains viennent prendre du plaisir à s'entraîner sans velléité de compétition. Et sur cet aspect-là, j'ai peut-être un côté plus maternel. Après, si ça accroche, un peu de compétition, il y a plus de rigueur, cette rigueur qui m'a été donnée par mes enseignants. Mon collègue à Monaco me dit, quand il y a un problème, "Anne, pousse ta gueulante au moins tu les terrorises tous" (rires). Mais j'arrive à tempérer les deux. De toute manière, c'est un sport où il faut de la rigueur. 

Est-ce inhérent au fait que ce soit un sport d'arme ?

Oui, c'est un sport de combat, avec une arme. Il y a donc des choses à apprendre aux jeunes à ce niveau-là, notamment en sécurité. Et mon côté un peu difficile, ça plaît aux parents aussi. Les jeunes n'ont pas toujours cette rigueur là dans leur quotidien. Et je leur dis, "vous venez faire de l'escrime parce que vous aimez ça, et les règles à suivre c'est ça". On a un groupe de jeunes fleurettistes qui marche bien. Parfois je pense qu'ils me haïssent quand je dis certaines choses, mais à côté de ça, on a fait un stage vers Valberg à la rentrée, on a passé 3 jours à faire de la rando, du VTT, pour la préparation physique, ça a été un moment de convivialité, c'était super. J'essaye d'avoir un contact avec les enfants qui fasse qu'ils m'aiment bien mais à côté, je ne les loupe pas. Mon entraîneur était hyper dur, je partais de certaines leçons en pleurs, mais il est aussi venu passer des noëls chez moi. Il faut trouver le bon équilibre.

Quelle vision avez-vous du lien qui vous unit à l'escrime ?

J'ai envie de dire merci l'escrime. Ça a été des moments de ma vie exceptionnels. Ça m'a permis de faire un métier qui me plaît, d'évoluer dans mon métier, d'aller à Monaco, de connaître quelque chose, d'avoir cette chance d'être à Monaco. Je me demande parfois ce que j'aurais fait sans l'escrime, mais je ne sais pas. J'ai vécu avec ça, c'est imprégné en moi. J'ai vécu des JO, des championnats du monde. Ce sont des moments privilégiés, surtout avec ma sœur. Quand je parle des JO, j'ai encore les frissons, mais après, il y a eu le fait de vivre ces moments en famille et à même degré, d'avoir été championne de France en 82 par équipe avec mes deux soeurs, c'était plus qu'exceptionnel. Je n'oublierai jamais ça.


* Article issu du CSM n°50

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