Sa liberté de penser

Marcel Pietri est un personnage bien connu à Monaco. Directeur technique du Judo Club de Monaco et de la Fédération Monégasque de Judo, il a réalisé son rêve grâce à son sport : rester libre*.

"A l'époque, on faisait du judo sur une bâche posée sur des copeaux de bois. Si je faisais ça aujourd'hui, j'irais en prison", glisse, rieur, Marcel Pietri, à l'heure d'évoquer ses souvenirs de jeunesse. Il faut dire que la boîte en est pleine. Alors que la retraite s'approche petit à petit pour le directeur technique du Judo Club de Monaco (il a 62 ans), toute une vie de judo se dresse derrière lui. Une vie orientée autour d'un principe simple. Atteindre, réaliser un rêve. Un rêve de liberté. "Au départ, il faut avoir un rêve. Pour le sport, comme pour les études, on parle toujours de travail. Mais il faut un rêve. Avec un rêve, on peut travailler. Je crois en l'effort librement consenti du sportif." Cette philosophie a toujours guidé le double champion d'Europe par équipe (1982 et 1986). Tout au long de son parcours, ce rêve l'a accompagné, a influé sur ces choix, jusqu'à sa manière d'enseigner. Un rêve qu'il entend encore poursuivre, continuer à vivre, à sa manière. Comme il l'a toujours fait. 

La naissance d'un rêve

Le rêve de Marcel Pietri est né dans son esprit alors qu'il n'était encore qu'un petit bonhomme. Tout est parti d'une démonstration de fin d'année. "Je devais avoir 8 ans quand j'y ai assisté et on voyait des gens faire des projections, tomber, se bagarrer. J'étais déjà un peu bagarreur à l'époque, mais sans plus. Et j'ai immédiatement dit à ma mère que je voulais faire ce sport", confie Marcel Pietri. Sa maman, professeur d'EPS, souhaite alors que le fiston attende un peu de peur que le judo ne l'empêche de grandir. Et lui dit qu'il pourra y aller à 10 ans. "Même si au final, je ne suis pas très grand", glisse Pietri. Et la chance du petit Marcel de l'époque, c'est la présence d'un club à proximité de la résidence familiale, dans l'ancien quartier de Bateco, à proximité de la sortie d'autoroute actuelle de Nice Nord. Si le rêve est né à l'instant où il a vu cette démonstration, il a pris forme au fil des ans, ainsi qu'avec l'arrivée de résultats.

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Un moyen, aussi, pour Marcel Pietri de se faire une place parmi les siens. "J'ai eu la chance d'avoir des résultats. A l'école je n'étais pas en échec scolaire, mais je n'étais pas le plus brillant non plus. Mes frères travaillaient bien et peut-être que le judo m'a donné l'opportunité d'être meilleurs qu'eux, alors qu'ils ramenaient des 18 en dictée quand je revenais avec des 0 (rires)". Au sein d'une maison ''soixante-huitarde'', le jeune Marcel a aussi découvert un sentiment de liberté très vite associé à sa discipline. "Ce n'est que synonyme de liberté, surtout quand on est enfant. On peut marcher pieds nus, se rouler par terre, tomber, tirer sur les vêtements, toucher l'autre, se bagarrer. Ds choses qu'on dit à des enfants de ne pas faire. C'est pour ça que je pense que le judo est un sport au niveau éducatif à conseiller à tous les enfants." 

Garder sa liberté

Cette liberté, cet esprit libre ont accompagné Marcel Pietri tout au long de sa vie. Et ont parfois (souvent) même guidé ses choix. "Grâce au judo, j'ai gardé ma liberté. J'étais enseignant d'EPS, j'étais enfermé dans un carcan très fonctionnaire, mais grâce au judo, j'ai eu la chance de travailler pour le ministère en France, d'être détaché pour le judo, à Paris, à Marseille. Grâce au judo, j'ai eu ma liberté." Une liberté le poussant à prendre des décisions qui, avec le recul, ont pu jouer contre lui durant sa carrière. Comme celle de rester dans les Alpes-Maritimes alors que tout se passait à Paris. Et, même s'il n'aime pas trop revenir dessus, il le confie sans concession. "À un moment donné, je n'ai pas voulu rester à Paris parce que je trouvais que ce qu'ils faisaient ne me convenait plus. J'aurais pu avoir une meilleure carrière si j'étais resté dans le système, mais je n'aime pas trop être enfermé dans un système." Il était alors dans une période faste de sa carrière, en course pour une place dans l'équipe olympique.

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Combattant solide, il voyait surtout sans l'opposition une manière de "montrer que j'avais bien intégré tout ce que j'avais appris. Et c'est aussi la performance. Sur le plan psychologique, la compétition est très formatrice. Pourtant, je viens d'une famille où la compétition n'était pas très bien vue, alors que je trouve que c'est un aspect à valoriser, car il nous permet de nous dépasser, mais aussi de nous relever." Se dépasser, se relever, des choses que Marcel Pietri a dû, comme tout athlète de haut niveau, affronter dans sa carrière. Comme son fils d'ailleurs, dont la trajectoire a quelques similitudes avec celle de son père. "Mais Loïc a un plus gros palmarès que moi", s'empresse de préciser le papa, dont la fierté déborde de son regard, illuminé au moment d'évoquer le fiston (Loïc est champion du monde junior et senior en -81 kg). "On est des libre-penseurs, on a une façon de voir les choses qui peut être vue comme marginale, mais elle marche", lâche Pietri, qui a formé des judokas de très bon niveau depuis qu'il a endossé le costume d'enseignant. 

Transmettre le rêve et la liberté

Avec ses élèves, justement, Marcel Pietri ne compte pas. Ni les heures, ni les kilomètres. En novembre, il était en Croatie avec Tizie Gnamien, Rania Drid et Marvin Gadeau pour accompagner ce trio façonné par ses soins aux championnats d'Europe juniors (Gnamien a fini 3e en -81 kg, Drid 5e chez les -63 kg et Gadeau s'est incliné au 1er tour en +100 kg). Tous trois ont rejoint la capitale française il y a quelques mois pour franchir un nouveau palier. Une progression programmée par coach Pietri depuis quelques années. "Ils n'étaient pas convoqués en stage, je n'avais pas voulu qu'ils aillent en pôle France. Je préférais les garder un peu plus. Je veux que mes gamins soient libres. Quand ils sont dans un pôle France, il y a des obligations. Et je veux que les obligations, ce soient eux qui se les donnent. Je leur dis que pour être champion, il faut faire certains mouvements, et ce sont eux qui les font, ce n'est pas à moi de leur faire faire. L'effort librement consenti, c'est comme ça que je vois les choses, il faut développer le rêve et être en accord avec ce rêve." Un rêve qu'il continue de vivre, lui, au quotidien, depuis plus de 50 ans.

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Même si le passage de l'autre côté apporte parfois plus de pression que lorsqu'il combattait. "Il y a un stress énorme quand tu entres sur le tatami. Lorsque j'ai arrêté la compétition, je n'avais pas le recul nécessaire, mais quand tu t'investis à fond sur un gamin, tu vis les choses au premier degré. Amener quelqu'un à gagner un titre est peut-être même plus fort que d'en gagner un soi-même", ajoute Pietri. De quoi maintenir une passion intacte, à la grande surprise même de l'ancien judoka. Et qui ne semble pas prête à s'estomper lorsque l'on évoque le sujet avec lui. "Je pensais qu'elle baisserait vers 55 ans. Mais comme j'ai un groupe qui a accroché… Quand je suis en montagne, je me dis, "ah, je vais être enfermé dans ma salle", mais dès que je sens l'odeur du dojo, ça me plait. Je pense que lorsque je serai à la retraite, je continuerai à m'occuper des gens qui en ont envie. Je peux dire aujourd'hui que j'ai réalisé mon rêve. Mais j'ai encore plein de choses à faire."


* Article issu du CSM n°50

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