"Il n'y a pas de destination que l'on ne peut atteindre"

Président et fondateur de Peace and Sport, Joël Bouzou dresse un bilan satisfaisant de ces 12 premières années d'exercice. Mais cela ne suffit pas à cet ancien pentathlète de haut niveau. 

Une armée de champions, des programmes novateurs, toujours plus de monde concerné par le carton blanc, Peace and Sport grandit bien. Et ce n'est pas pour déplaire à son président, bien au contraire.

Quel bilan pouvons-nous dresser de ce 12e Forum Peace and Sport ?

Je pense que l'âge de la maturité arrive. On dira peut-être la même chose dans deux ans, mais plusieurs exemples montrent qu'on a assis cette organisation. L'UNESCO propose de refaire des ''Memorandum of Understanding (MOU)'' avec des objectifs sur les mêmes axes que Peace and Sport a mis en place. Ensuite, le 6 avril, le carton blanc, l'application, la méthodologie Peace and Sport, tout cela montre que les grands acteurs de ce monde, jusqu'à l'ONU, reconnaissent la pertinence, la crédibilité et la compétence de notre organisation. Cette crédibilité se traduit aussi au travers des personnes qui nous rejoignent. Il suffit de regarder la série de champions élus par leurs pairs comme champions de l'année : Didier Drogba, Blaise Matuidi, Siya Kolisi, c'est plutôt pas mal (sourire). On est au top du top là-dessus. Mais ce ne sont pas seulement des personnes médiatisées ou présentes dans de grands sports. Ce sont aussi des personnes qui ont une action dans la société. 

Justement, comment sont choisis les champions de la paix ?

Certains font acte de candidature et par leurs actions peuvent nous rejoindre. On est aujourd'hui très exigeant. Et il y a ceux qui sont choisis par les autres champions. Nous rejoindre, pour eux, c'est aussi appartenir à un club, très spécial, et avoir les moyens de faire connaître leurs actions sociétales, démultiplier les moyens à leur disposition pour qu'ils soient encore plus performants. Ils rêvent d'aider à la paix, et si on n'est pas performant à leurs côtés, alors tout s'effondre. Ils font autre chose. Mais ceux qui sont avec nous restent pour cela et on peut ainsi donner l'envie à d'autres de nous rejoindre. Le club et les individus qui y sont entretiennent la motivation de chacun mais aussi les actions de chacun. Et c'est intéressant pour les gouvernements de savoir que certains de leurs champions font partie de ce club.

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Quelles ont été les avancées significatives que vous avez pu constater depuis le lancement de l'aventure ?

Je me positionne toujours par rapport à notre point de départ. Une feuille blanche, un ensemble de conversations avec Monseigneur. Lui devient chef d'Etat, olympien, et j'étais alors président de la Fédération Internationale de Pentathlon Moderne. Il a accès aux autres chefs d'Etat et j'ai pour moi le réseau des patrons de fédérations mondiales. Et la volonté de donner du pouvoir aux leaders du sport pour venir percuter des problèmes qui sont à l'intérieur de frontières dont les responsables sont les leaders gouvernementaux. A Monaco, il n'y a pas vraiment de problèmes, mais il y en a dans beaucoup d'endroits et la neutralité qu'on a nous permet d'agir. La première chose était déjà de faire venir du monde au premier Forum (2008) en essayant de convaincre les leaders gouvernementaux que le sport n'était pas une dépense mais un investissement, en particulier pour la cohésion sociale, le dialogue interculturel, interreligieux, etc... Et convaincre les dirigeants sportifs qu'ils font plus qu'organiser des compétitions. 

C'est-à-dire ?

Comme monsieur Jourdain (Le Bourgeois gentilhomme, Molière), qui faisait de la prose sans le savoir, eux font de la paix sans le savoir. Les transformer en acteurs de paix ne coûte donc pas plus cher. Après ce premier forum, il a fallu mettre en place des programmes de terrain démontrant la crédibilité de ce en quoi on croyait, en faire de meilleures pratiques, susciter cet intérêt et le développer. L'an dernier, on a ainsi réussi à mettre en place plus de 1 200 programmes dans 136 pays autour de cette plateforme sur les valeurs de la paix par le sport. La symbolique du carton blanc, 98 millions de personnes mobilisées, c'est une autre étape. L'application et Peace and Sport Watch sont de nouvelles étapes.

Le Peace and Sport Watch ?

C'est pour ne manquer aucune initiative qui aurait trait à la paix par le sport. Au moment du forum, c'est facile d'en faire la promotion. Mais si c'est loin du Forum, on le fait avec le Peace and Sport Watch. Donc on observe et le but est de ne laisser aucune initiative en bord de route, de les faire connaître, de manière à ce qu'elles puissent inspirer d'autres choses. Si une solution existe, elle doit être connue pour la dupliquer. 

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Quelles ont été les actions phares menées par Peace and Sport ?

Le concept des Jeux de l'amitié, transfrontaliers, comme on l'a fait sur la région des Grands Lacs, avec trois pays impliqués, une frontière et un terrain de génocide. C'est un concept qui peut être dupliqué ailleurs. Je me souviens avoir reçu une lettre d'un chef tribal du Burundi qui me disait qu'ils étaient tristes car un de leurs chefs venait d'être assassiné, mais qu'ils étaient heureux car trois ou quatre ans en arrière, il y aurait un génocide de 300-400 personnes à cause des représailles liées à cet assassinat. Là, des marques de respect ont été témoignées et c'est le résultat des échanges communautaires qu'on a instaurés. Il me disait également qu'on devait continuer, que grâce à notre neutralité on les aidait à faire ce qu'ils ne pouvaient faire seuls. Demain, ils n'auront plus besoin de nous pour ça et on aura alors terminé notre mission. Nos actions ont vocation à cesser dans le temps pour qu'on puisse aussi aller ailleurs. 

L'un des grands symboles de Peace and Sport est le carton blanc. Pourquoi ce choix ?

C'est actif. Et cela fait aussi référence à la position de l'arbitre, souvent vue comme négative, car l'arbitre ne félicite pas, il sanctionne, est là pour faire respecter les règles. Et si on ne les respecte pas, dans le football par exemple, il adresse un carton jaune. En cas de deuxième jaune ou d'un rouge, on est exclu. Donc en dehors du jeu. Avec le carton blanc, la couleur de la paix, en tant que citoyen, comme un arbitre, je peux donner un carton blanc et dire que ''le sport, c'est l'inclusion. C'est mon symbole, mon état d'esprit, en espérant que vous aurez le même et qu'on pourra se rencontrer par le sport.'' C'est le symbole de cet apaisement que le sport peut véhiculer. Quand on a des leaders communautaires, des ONG, des citoyens ''lambdas'', cela crée un espace de paix internationale, d'écoute et de dialogue.

Quelle a été la première réaction lorsque vous avez présenté ce carton blanc ?

Tout le monde n'a pas compris (rires). Mais je me souviendrai toujours de ma première rencontre avec Juan Manuel Santos, le président de la Colombie. On échangeait sur ce que l'on pouvait faire ensemble et j'ai sorti le carton blanc. Il a compris en une fraction de seconde. J'ai vu son visage s'illuminer. Il a vu que ça pourrait faire du bien au pays, que ce n'était pas cher, que c'était une solution très universelle, symbolique et pouvant toucher un immense nombre de personnes. Et ce genre d'évidence, je l'ai constaté avec d'autres. Mais il ne faut pas négliger l'impact que ça a dans la préparation des esprits dans l'écoute et le respect de l'autre. Et impliquer les enfants derrière les champions pour commencer à préparer cette ouverture d'esprit qui arrive ensuite dans le sport, ça aussi c'est très important.

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Quelle a été la plus belle image de paix à laquelle vous ayez assisté ?

Je ne peux en ressortir une. Je me rappelle de centaines d'enfants jouant aux échecs sur des sols humides sous des tentes en Haïti, après le tremblement de terre, avec Christian Karembeu à mes côtés. C'est aussi un de ces enfants qui se croyait orphelin et retrouve ses parents trois mois plus tard. C'était incroyable. C'est être en Colombie, sur une plage, et inspirer la jeunesse avec Didier Drogba, jouant au foot avec eux en usant de matériel fabriqué à base de plastique réutilisé. Il y a aussi l'image des deux équipes nationales de Corée du Sud et du Nord, posant ensemble, un an avant les Jeux, avec des maillots différents et un carton blanc puis, un an après, lors des Jeux, toujours avec le carton blanc mais avec le même maillot. Il y a aussi ma première et unique rencontre avec Nelson Mandela, au tout début de Peace and Sport, et j'ai vu son visage s'éclairer parce qu'il a compris qu'il y avait une organisation abritée sur un territoire neutre qui allait œuvrer à la paix par le sport et lui l'avait fait dans son pays. Il était très heureux de voir qu'il y avait une volonté de faire cela de façon systématique. 

Quelles sont les prochaines actions au programme ?

Il va nous falloir développer tout ça. Recruter énormément d'éducateurs de paix par le sport à travers l'application, avoir de plus en plus de champions médiatisés et actifs dans la société. Ils le sont souvent après-carrière, mais quand ils le sont pendant, comme Kolisi, c'est fabuleux. Qu'on arrive à proposer de plus en plus de programmes, pas forcément ceux qu'on fait nous, mais ceux qui sont dupliqués à partir des meilleures pratiques, des candidats aux awards de plus en plus prestigieux, de plus en plus d'épreuves diplomatiques, à savoir des programmes sur le terrain qui mélangent plusieurs communautés par la neutralité du sport avec des champions qui inspirent. Des événements qui permettent à des diplomates de se rencontrer par le sport, de parler, peut-être d'abord de sport, ou pas du tout, mais d'être ensemble pour ensuite parler d'autre chose. Je suis pilote d'avion et notre avancée me rappelle une chose. Après le premier décollage et le premier atterrissage, il faut ensuite partir sur une navigation. Nous en sommes là. Et il n'y a pas de destination que l'on ne peut atteindre. 

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