Grégory Anquetil : "Quand on baisse les yeux, on est mort"

Grégory Anquetil est un ancien handballeur français qui a pris part aux premières heures de gloire de la sélection sur la scène internationale. Champion du monde en 1995 et 2001, il a notamment fait partie de ceux qui étaient surnommés les Barjots (1995) et les Costauds (2001).

Grégory Anquetil a tout gagné ou presque dans sa carrière. De quoi laisser un sacré pédigree et lui donner une forte légitimité dès lors qu'il s'agit de tenir une conférence sur le thème "Adoptez un mental de champion !", organisée par la société Grow Up de Monaco. 

Quel est le but de la conférence que vous êtes venu animer ?

Quand j'ai rencontré Jean-Philippe Ackermann, on s'est rendu compte qu'il avait basé sa réflexion sur la victoire. En gros, c'est adopter un mental de champion. 

Mais ça veut dire quoi ? 

A force de discuter avec les gens, je me suis rendu compte qu'ils étaient à la recherche de la mentalité d'un sportif de très haut niveau pour voir comment ces garçons appréhendaient l'évènement, à quel moment on arrivait à se mettre dans un état second. Et moi, en arrivant dans le monde professionnel, je me suis rendu compte que des évènements qui paraissaient compliqués pour certains, me paraissaient très simples parce que ma gymnastique psychologique par rapport à tout ça était presque naturelle. 

C'est-à-dire ?

J'ai été éduqué depuis petit à me préparer de cette manière, un peu comme le tennisman qui perd un point facile et qui, la seconde qui suit, est déjà sur celui d'après. J'interviens beaucoup dans les sociétés parce que l'appréhension de l'évènement fait perdre un peu leurs moyens à de bons éléments. Il y a une panique, un manque d'assurance, un manque de facilité dans l'expression. Mon travail c'est d'expliquer à ces gens-là qu'il y a des techniques pour se préparer, des réflexions à avoir et que, chose qui étonne la plupart des gens, si l'on prend par exemple un rendez-vous commercial, 70% de la réussite d'un rendez-vous se fait en amont. Si vous réfléchissez un peu à ce qui se passe dans le sport, le match vous ne le gagnez jamais le jour J, mais souvent avant. Et vous le perdez aussi avant. 

Y-a-t-il réellement un lien entre la réussite sportive et la réussite professionnelle ?

Je peux vous assurer une chose, c'est que les gens ne s'en rendent pas compte, mais le premier regard que vous allez croiser, soit avec votre adversaire, soit avec votre interlocuteur, c'est lui qui va donner presque la moitié de la réussite du rendez-vous. Le comportement et l'assurance qu'on peut avoir, c'est ça le plus important. Obligatoirement, quand vous rentrez sur le terrain, vous croisez le regard de votre adversaire. Et c'est un peu ce qui se passait avec Mike Tyson. 

Comment ça ?

Le jour où il y en a un qui a refusé de baisser les yeux, il a gagné. Tyson gagnait la plupart de ses combats avant parce que quand il croisait le regard de son adversaire et que l'autre baissait les yeux, il avait gagné. Quand on baisse les yeux, on est mort. Il faut se conditionner à certaines choses. Je fais du coaching sur des jeunes sportifs à qui j'apprends, j'allais dire, à ne pas sortir de la concentration. Mais c'est quasi-impossible. Un gamin de 17-18 ans, il sort de sa concentration, mais on leur apprend à y rentrer à nouveau très vite. Et occulter ce qu'il peut se passer à l'extérieur. Dans le commerce par exemple, on essaye de perturber un maximum les acheteurs et vendeurs en modifiant l'entourage du rendez-vous, et le but du jeu est de rester concentré. 

Réalisez-vous ce genre de conférences régulièrement ?

Quand je peux, parce que j'ai beaucoup d'activités à côté. Je travaille dans un centre sportif qui reçoit les athlètes de haut niveau. On a par exemple reçu l'équipe de France de basket pour le championnat d'Europe, là on va avoir la sélection de Suisse pendant l'Euro de football. Mon hôtel a ouvert il y a deux ans, et j'avais dit à tout mon entourage qu'en l'espace de deux ans, j'allais réussir à avoir les plus gros. Et ça aussi, c'est l'âme du sportif. C'est-à-dire qu'on a peur de rien. C'est comme pour l'égo. Je demande aux gens si on leur a souvent reproché d'avoir un égo. Ils me disent oui, mais je leur dis que non, parce qu'il n'y a pas un sportif au monde qui a gagné qui n'a pas d'égo. A un moment donné, pour gagner, il faut être fier. 

Vous êtes aussi consultant, notamment pour Canal+, comment avez-vous appréhendé cette nouvelle carrière ?

Vous avez la caméra devant vous, et la caméra c'était mon adversaire. Il m'a fallu la regarder et ne plus en avoir peur, comme je n'avais pas peur de mes adversaires. C'est ce que j'ai fait et je n'ai pas eu peur d'entrer jusqu'au jour où on oublie l'adversaire. 

Comment réussit-on à faire la bonne analyse au bon moment et la relation dans le duo entre le consultant et le journaliste est-elle importante ?

Oui complètement. Là où on a eu notre plus grande réussite avec Frédéric Brindelle, le journaliste avec qui j'ai quasiment toujours travaillé, c'est que je n'ai jamais empiété sur son rôle de journaliste, ni lui sur mon rôle de consultant. L'analyse technique et sportive, il me pose éventuellement des questions, mais il ne me dira pas que j'ai tort. Quant à moi, ses recherches et analyses extrasportives, je n'ai pas à les analyser ni à les contester. Je suis consultant, lui journaliste. Je m'occupe du handball et lui du journalisme.

Est-ce difficile de se détacher du côté joueur ?

Le plus dur, quand on passe de joueur à consultant, c'est de ne plus retomber dans l'analyse du joueur. Il m'est arrivé au début d'oublier un peu mon casque et de regarder ce qu'il se passait sur le terrain en disant "fais un changement, fais pas ci", alors que mon rôle n'est pas là. Je dois expliquer qu'il ne faut plus rester dans telle ou telle défense, qu'il faut changer tel joueur parce qu'il n'y arrive pas. C'est ça mon rôle et non pas de regarder le banc de touche. C'est ça qui a été le plus difficile.

Pensez-vous que le handball a beaucoup changé depuis que vous avez arrêté ?

Oui et puis il va changer encore. Aujourd'hui, le handball français est champion du monde dans toutes les catégories. Donc les jeunes sont les meilleurs de leurs catégories. Ils vont passer dans celle du dessus et je leur souhaite de rester les meilleurs. Jusqu'au jour où tout le monde va se retrouver en équipe de France A. Et là, il y aura à nouveau le dilemme de savoir qui représentera la France. Mais quand vous avez 16 joueurs dans un pays, et rien à côté, c'est facile de choisir. Surtout, il n'y a pas d'émulation. Parce que les mecs savent qu'ils sont les 16 meilleurs et ils ne vont pas autant s'arracher que s'il y a du monde à côté. Par contre, quand on est Français aujourd'hui, je peux vous assurer que vous avez beau vous appeler Omeyer, Narcisse, Karabatic ou Abalo, vous pouvez lever le pied mais pas trop longtemps parce que ça peut arriver très vite derrière.Beaucoup de joueurs étrangers viennent aujourd'hui dans le championnat de France, ce qui pourrait croquer du temps de jeu à certains jeunes dans leur club. 

Est-ce que, à terme, cela pourrait être préjudiciable pour l'équipe de France ?

Pour moi la question n'est pas de savoir si c'est bien que les étrangers viennent en France, mais plutôt, pourquoi est-ce qu'en étant champions dans toutes les catégories, on va chercher des étrangers ? Je n'ai rien contre les étrangers, mais il faut m'expliquer pourquoi on va chercher un Slovène qui n'est même pas international alors qu'à côté de ça, on a de jeunes internationaux français qui sont capables de proposer la même prestation voire mieux. Donc c'est un problème de masse salariale. On en revient toujours au même problème, c'est-à-dire qu'on arrive à avoir de la masse salariale moins chère à l'étranger mais qu'on ne rend pas service à son sport. Depuis quelques temps, je suis assez rassuré parce que je vois que plusieurs jeunes ont signé des contrats pros à Montpellier ou à Paris et que d'autres commencent à jouer dans certains clubs. Ça veut dire qu'on donne quand même du temps de jeu à nos jeunes. 

Que pensez-vous justement de la D1 ?

Quand j'étais joueur à Montpellier, j'entendais les critiques qui disaient que le MHB gagnait tout, que ça emmerdait un peu le monde. Et aujourd'hui, on se retrouve dans une configuration où Paris arrive un peu de nulle part. Mais si on regarde le palmarès, on voit que Paris n'a pas encore tout gagné et que les joueurs qui font la force de Paris, ce sont des trentenaires et qu'ils ne vont pas rester. Ça veut dire que derrière, on va rééquilibrer un peu tout ça et que ce ne sera pas la même limonade pour les Parisiens dans quelques temps. 

Est-ce que l'arrivée des Qataris est une bonne ou mauvaise chose pour le handball français ?

Pour moi, quelqu'un qui vient en France et investit de l'argent dans votre pays, c'est une bonne chose. Après, les Qataris à Paris, ils investissent sur des joueurs français. Ça me va très bien. A Paris, on n'est pas surpeuplé par des joueurs étrangers. Et pour moi, qui suit un pur produit montpelliérain, les voir devant Montpellier, ça me va. On va passer à autre chose, Montpellier va retravailler et repassera devant dans quelques années.

Quel regard portez-vous sur la sélection ?

On était champion du monde des amateurs en 1995, en 2001 on est devenu les premiers champions du monde pro. Aujourd'hui, ils ont tout gagné en étant des supers professionnels, que ce soit dans leur manière d'être, de se comporter, mais aussi dans leur entourage. Aujourd'hui, un joueur pro, c'est une société à lui tout seul, avec un encadrement, une secrétaire, un attaché de communication, un préparateur physique.

L'accident au championnat d'Europe est-il inquiétant en vue des JO de Rio (du 5 au 21 août) ?

Absolument pas. Je pense même que c'est une très bonne chose, parce que depuis le temps que je discute avec les gars, ils me parlent tous du clap de fin des JO de Rio. J'en entends parler depuis 2-3 ans. J'en ai encore parlé récemment, et tous ne parlent que de Rio mais pas un n'a parlé du championnat d'Europe en Pologne quand je les ai vus en décembre. Ils sont trois fois champions d'Europe, donc, pour moi, leur défaite est presque anecdotique. On voit quand même une génération présente depuis un moment en équipe de France. 

Est-ce problématique pour voir des jeunes émerger en vue de la suite ?

Je ne suis pas du tout d'accord avec vous. Un Mathieu Grébille, qui s'est fait opérer des croisés, c'est un joueur qui a un potentiel énorme et qui pourrait peut-être devenir le meilleur joueur du monde. Timothey N'Guessan, c'est jeune, ça a signé à Barcelone, mais il a été blessé aussi. Un garçon comme Luka Karabatic, ce n'est pas vieux. Le fils de Jackson Richardson (Melvyn, qui joue à Chambéry) arrive très fort aussi et on parle d'un jeune Français qui joue à Tremblay qui va être très bon. Et Claude Onesta les a fait jouer. Des Karabatic, des Zidane et des Federer, c'est pas toutes les semaines non plus.

Pensez-vous que le triplé aux JO est réalisable ?

Largement. Même en perdant l'Euro, pour moi ils sont favoris. On va récupérer Grébille, Baptiste Bonnefond, N'Guessan et Fernandez a dit qu'il allait tout faire  pour se surpréparer et finir en apothéose, donc il faudra le compter aussi. Barachet va revenir aussi, tout comme Kévynn Nyokas. Quand tous les gars vont rentrer, y aura de nouveau l'artillerie lourde. Il faudra les battre les Français...

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