La réflexion au service de la performance

Michel Pou est un homme affable. Passionné et encyclopédie vivante de son sport, la natation, le coach de la section éponyme l'AS Monaco peut parler des heures durant de sa discipline*.

En bord de piscine, Michel Pou enchaîne les aller-retours. Sa voix porte. Haut et fort. Sous ses yeux, ses pupilles enchaînent les longueurs, rythmées par les cris de leur coach. De quoi donner du rythme à des séances qui n'en manquent pas. Cela fait 50 ans que Michel Pou évolue en milieu aquatique. 50 années passées à nager, à enseigner la natation, à réfléchir sur elle. 50 années passées à parfaire sa connaissance et sa maîtrise de la discipline, sans pour autant atteindre la satisfaction. "Un entraîneur satisfait est un entraîneur fini. Mais ce n'est pas de moi", glisse, dans un léger sourire, l'ancien membre des équipes de France. 

"Je suis un éternel insatisfait", ajoute-t-il. "La natation est un sport fin, ça doit être précis, mais ce n'est pas d'une complexité redoutable. Nous avons une relation directe avec le sportif. On gère de la finesse. La performance n'est, par définition, pas reproductible. C'est une prestation. Même si le résultat sera peut-être le même, la prochaine sera différente, ce qui va se passer pour y arriver sera différent." Technicien, théoricien, amoureux, aussi, de son sport, Michel Pou a très vite emprunté le chemin qu'il arpente aujourd'hui. 

Un formatage dès le plus jeune âge

Cette façon de penser son sport, il l'a développée dès ses plus jeunes années. Alors qu'il débute la natation, tout juste âgé de cinq ans, son esprit s'oriente rapidement vers la performance et la quête de perfection. "Je me suis pris au jeu rapidement. J'étais extrêmement compétiteur dans tout ce que j'entreprenais et la natation est venue là, mais ça devait aussi correspondre à des caractéristiques psychologiques sans doute innées", précise Michel Pou. S'il confie se rappeler de toutes ses compétitions, de ses victoires comme de ses échecs, ainsi que des performances, des lieux, des rencontres, il avoue que "dès l'âge de 12 ans, je feuilletais tout ce qu'il pouvait y avoir sur l'activité. Les résultats des grands nageurs de l'époque, j'étais déjà en train de tout absorber. Très tôt, une connaissance, un intérêt et une passion se sont développés pour l'activité. J'avais également une connaissance parfaite de mes adversaires, tout comme de moi-même." 

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Cette forme de logique s'est accompagnée d'une grande ambition, où, dès 11 ans, il visait déjà des records nationaux. Et s'il a ensuite réussi à performer à haut niveau, c'est avant tout au travail qu'il le doit. "Je n'avais pas de qualités physiques extraordinaires. Une flottabilité sympa, un petit corps à l'aise dans l'eau, fluide, mais tout a été construit avec des valeurs simples : le travail, la rigueur et la motivation extrême, une logique de compétitivité ultra développée avec un fighting spirit aux chariots de feu." Des choses travaillées au quotidien sous l'œil attentif d'un entraîneur qui a façonné le nageur et le coach qu'est aujourd'hui Michel Pou. Un coach pour qui la réflexion était au cœur des choses. "J'ai fait la rencontre d'un entraîneur qui m'a très vite inculqué des bases de réflexion. Il avait compris qu'on apprenait beaucoup de ses défaites comme de ses victoires et que la performance pouvait être disséquée et qu'on pouvait en retirer énormément d'éléments."

L'ambition de l'excellence

Double finaliste en relais aux Jeux Olympiques de 1984 et 1988 (à 19 et 23 ans) sur 4 x 200 m nage libre, le natif de Nice a eu très tôt cet objectif. "Dès l'âge de 12 ans, j'avais en tête que j'irais un jour aux jeux olympiques et que ce serait comme ça et pas autrement. Même si je n'en parlais peut-être pas, parce que j'étais maladivement timide à l'époque, et le sport m'a fait énormément de bien là-dessus, au niveau social et de ma personnalité. Parce qu'à cet âge là, je ne rentrais même pas dans une boulangerie pour acheter une baguette de pain, j'en étais incapable. J'ai appris l'humilité en me taisant parce que je n'osais rien dire, mais je n'en pensais pas moins." Une humilité forgée dans le travail et la réflexion. S'il a rapidement intégré le groupe France seniors (avant ses 17 ans), certains moments ont pu être compliqués, sa pratique le poussant à se questionner sur les sacrifices à faire.

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"Lorsque j'étais à la fac, je faisais 7 heures de sport par jour. Les autres allaient faire la fête mais moi non, je me demandais si j'étais normal. On se demande quel sens ça a. En 88, j'ai pris mes affaires et je suis parti pour m'entraîner à fond. J'ai tout laissé, ma copine, qui est ensuite devenue ma femme, ma famille, l'entraînement à Nice. J'avais besoin de me remettre en cause. J'ai été jusque boutiste dans ma logique de surentraînement et je me qualifie aux Jeux. Je n'en ai jamais autant bavé et j'en ai pleuré, j'ai douté de mes choix comme jamais, mais je n'ai rien lâché, avec des gens autour qui n'étaient pas prêts à comprendre qu'en avançant comme ça, ça pouvait avoir des répercussions sur l'organisme." S'il a regretté de n'avoir pu arriver aux JO dans un pic de forme initialement recherché les deux fois (une blessure à la cheville quelques semaines avant Los Angeles, une vilaine gastro entérite avant Séoul), Michel Pou ne regrette cependant pas ses choix. "J'ai vécu des choses extraordinaires et je ne regrette pas les choix que j'ai fait. Ils ont été durs, ils ont abouti sur des choses qui n'ont pas été aussi performantes que je l'aurais souhaité, mais j'ai fait des choix que j'assume et que je ne regrette en aucun cas." 

Théoricien et praticien

1989 marque la fin de sa carrière sportive. Et l'ouverture d'un nouveau chapitre dans l'approfondissement de sa connaissance de sa discipline. Diplômé du Staps, sa formation universitaire lui a permis de se structurer. Et d'avancer dans sa relation avec la natation. "Il y a cette passion, cette connaissance de l'activité, cet entretien permanent du questionnement sur l'évolution de cette discipline, des rencontres avec des entraîneurs avec lesquels j'ai pu, pour certains, prendre des choses intéressantes. Il y a eu aussi une activité professionnelle qui n'était pas qu'orientée sur la natation, puisque j'ai pu organiser et aider des pôles, j'en ai mis en place. J'ai aussi retiré beaucoup de choses en étant au contact de multiples disciplines et d'échanges avec les entraîneurs, que j'ai pu aider, tout comme ils m'ont aidé, notamment dans la transversalité des choses et la prise de recul." Après avoir un peu bourlingué, il revient finalement aux fondamentaux. Sur les bords des piscines. Où il transmet son savoir, attendant de voir ses ouailles poser des questions.

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"Ils ne sont pas habitués à réfléchir sur l'activité. Tout est mâché, mais je considère que l'éducation des jeunes doit passer par la compréhension et l'autonomie. C'est à dire savoir pourquoi on fait les choses." Le sens des choses, de chaque entraînement. De chaque mètre effectué dans une piscine, comme en dehors. "Ceux qui développent, à un moment donné, cette notion d'autonomie par rapport à leur pratique sont ceux qui réussiront." De quoi satisfaire, enfin, l'entraîneur Michel Pou ?  "Tu ne peux pas. C'est contraire à ma nature. Tu peux être satisfait d'un résultat, très bien, mais il y a des choses à revoir. Dès la fin de la course, tu es dans la réflexion, la projection. Ça n'arrivera que le jour où je serai dans une boîte en pin".


* Article issu du CSM n°50

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