"Je vis dans le plus beau manège du monde" - D. Elena

Neuf fois champion du monde en WRC avec Sébastien Loeb, Daniel Elena est le Monégasque le plus titré dans l'histoire sportive de la Principauté. Rencontre avec l'un des meilleurs copilote de l'histoire et un sacré "bout-en-train", comme il le dit lui-même*.

Une interview avec Daniel Elena se vit au même rythme qu'une spéciale. Tout va très vite et les émotions défilent aussi vite que les kilomètres sont parcourus. Le tout avec cette touche d'authenticité qui le rend si sympathique.

A quoi pensez-vous si l'on vous dit "rallye" ?

(Direct) Monte-Carlo. Pour l'anecdote, le Monte-Carl' est le plus vieux rallye au monde et pour le centenaire, en 2011, j'y avais participé en pilote (avec Olivier Campana à ses côtés), car il n'était pas en WRC et j'avais le numéro 100. Le Prince était d'ailleurs venu nous remettre la tarte aux pommes chez Jouanny à Antraigues. Pour prendre le départ au Turini, il fallait être dans les 60 premiers. On avait eu pas mal de soucis mécaniques et on était 61e avant le départ de la spéciale qui pouvait nous permettre de nous qualifier. Je pars à fond, je donne tout, et au bout de 4 km, une voiture était arrêtée. On savait alors qu'on était 60e et qu'on pourrait faire le Turini. On est monté et une fois arrivé dans le col, là où tout le monde essaie de faire un beau passage d'anthologie, nous on s'est arrêté et on est sorti de la voiture pour faire coucou aux spectateurs (rires). 

Comment est née cette passion pour le sport auto ?

Mes parents ne suivaient pas les rallyes. Mon frère s'y est un peu essayé. J'étais proche de Christophe Spiliotis, qui était à l'époque la référence monégasque en matière de rallye. Quand on est de Monaco, surtout à mon époque, soit on faisait du bateau, soit on faisait du sport auto. J'ai fait 15 ans de voile, jusqu'à mes 18 ans que je puisse passer sur la voiture. Et je n'en suis jamais sorti (rires). Gamin, j'écoutais la nuit du Turini à la radio avec Bernard Spindler qui commentait, c'était magique. Ça a bercé mon enfance. Et depuis petit, je me suis dit que je vivrais du sport mécanique. que ce soit en tant que pilote, copilote ou même mécanicien dans un team. Et j'ai tapé au milieu, c'est déjà pas mal (rires).

Comment le mécanisme s'est-il mis en marche ?

Il a été très long, surtout quand on débute ici dans la région. Mon premier rallye était avec Christophe Bovini. Après, j'ai été le copilote de Michel Gioffre, qui est malheureusement décédé il y a quelques années, pendant 3 ans. Ça m'a permis de me faire connaître dans le coin et j'ai pu enchaîner en formule de promotion, ce qui m'a fait sortir de la région. C'est d'ailleurs comme ça que j'ai connu Seb' et que tout a commencé. Fin 97, mon pilote n'avait plus de budget, j'en cherchais donc un et Seb', lui, voulait se trouver un copilote. Et Loeb-Elena est né, ça fait 23 ans que ça dure.

Si201801100093 Hires Jpeg 24bit Rgb   Flavien Duhamel   Red Bull Content Pool

Qu'est-ce qui a fait que ça a accroché entre vous ?

Tout le monde pense que Seb est un mec super froid, mais il peut être pire que moi. J'ai pu le pousser dans certains retranchements quand lui a su me canaliser. Et il y a un énorme respect mutuel. Et il y a aussi un truc en plus, une amitié qui s'est créée. A 25 ans, quand on n'a plus eu les réductions chez Air France, j'ai vécu un an chez lui, sur le canapé, chez sa mère (rires). Et passer 24h/24, 7 jours/7 ensemble, ça forge. Et pourquoi on y est arrivé sportivement ? Ben parce qu'il est doué hein (sic). Tout ce qui est motorisé, il maîtrise. Il a ce truc là. On est des bosseurs tous les deux et on a gravi les échelons, étape par étape, en partant de simples amateurs jusqu'aux neuf titres de champions du monde.

Copilote, c'est venu rapidement ? 

Je prends du plaisir à gauche comme à droite. Je n'ai pas fait carrière de pilote parce que je n'avais pas les moyens financiers, les sponsors et autres pour y arriver, mais j'avais un super coup de volant quand j'étais jeune. Mais je m'éclatais tout autant à droite. Après, j'ai eu la chance de tomber avec Seb', avec des partenaires qui nous suivaient et nous permettaient de faire de beaux rallyes, plus beaux d'année en année. Et lorsqu'on arrive chez Citroën, j'ai la chance que Jean-Paul Chiaroni, dit Coco, me prenne sous son aile. Il est pour moi le meilleur copilote de l'histoire, et aujourd'hui il est le parrain de ma fille. A notre arrivée chez Citroën, on ne savait pas ce qu'était un team pro. Ils ont dit à Seb que pour évoluer, il lui faudrait un copilote plus aguerri, mais il a refusé car il voulait qu'on continue ensemble. 

L'aspect mental est particulier dans ce rôle de copilote, où vous passez plus de temps sur vos notes que les yeux devant vous ?

Il faut faire du bateau avant, je n'ai pas le mal de mer (rires). Comme pour tous les sports, la préparation mentale est super importante. Nous, quand on est à fond, à 190-200 entre les arbres, la voiture peut se mettre dans n'importe quelle position, on reste focalisé sur notre truc et on avance, on ne se laisse pas déstabiliser. Parce qu'il y a aussi la notion de la peur. On m'a souvent demandé si j'avais peur. Non, je n'ai jamais peur, mais le jour où j'ai peur, j'arrête. Si tu as peur, tu peux hésiter. Et si tu hésites, tu peux donner une mauvaise indication et à cause de ça, tu peux te mettre dehors. Et tu te fais mal.

Si201901070034 Hires Jpeg 24bit Rgb Flavien Duhamel   Red Bull Content Pool

Comment fait-on pour éluder cette peur, qu'elle n'apparaisse pas ?

Ça va tellement vite que quand ça arrive, on ne le voit pas venir. Donc ça ne sert à rien d'avoir cette notion de peur. Je fais confiance à 150% à Seb et vice-versa. Je sais que ce n'est pas une tête brûlée, je sais qu'il ne va pas tenter n'importe quoi pour aller gratter le dernier dixième au risque de se placarder dans les arbres à 180 et se faire mal. Et lui sait que je ne vais pas être hésitant sur la note et ça va tomber au moment qu'il veut. Et on n'a pas le temps d'avoir peur en fait. Moi, c'est comme si j'étais au bureau, sauf que mon bureau avance. Et je ne pense qu'à ça. Par contre, il ne faut pas que le cerveau ait une fraction de seconde pour penser à autre chose.

Sinon c'est la faute ?

C'est là qu'une erreur peut arriver oui. Ça m'est arrivé en 2007. On était au rallye du Japon, on jouait le titre, et juste avant la spéciale, on était un peu pressé, j'ai mal refermé une boite dans la voiture où on a des bonbonnes d'air. La boîte s'est ouverte et j'ai commencé à jouer au foot avec les bonbonnes pour qu'elles n'aillent pas se coincer sous une pédale de Seb'. Je continuais à lire mes notes, mais à un moment donné, au lieu d'annoncer 130 moins moins, j'annonce 130 plus plus. Et on a fini dans les arbres. C'est un truc con, mais c'est la preuve qu'il faut être dans sa bulle. 

Que ressentez-vous une fois à votre place dans la voiture ?

Au Dakar, j'ai mal au cul (sic - rires). Ce sont des sensations en fait. On peut faire toutes les fêtes foraines du monde, tous les manèges, mais ce qu'on ressent dans une caisse de course, l'odeur, les bruits, c'est indescriptible. J'ai la chance de vivre dans le plus beau manège du monde. Quand on met le casque sur la tête, sur la ligne de départ, 30 secondes avant on déconne encore, quand le 10 secondes s'affiche, on rentre dans ce fameux truc où on est deux, sur une autre planète et on va s'amuser sur cette planète. Et cette sensation est juste magique. En Suède, tu es entre des murs de neige que tu touches à 200 km/h, ça tape, ça fait un bruit pas possible, et tu reviens sur la route. En Finlande, on fait des saut de 50-60 mètres de long à 180 km/h. Où est-ce qu'on trouve des sensations comme ça ? Et puis il y a aussi les tonneaux, c'est un autre manège, ça fait du bruit (rires).

Si201901260253 Hires Jpeg 24bit Rgb   Jaanus Ree   Red Bull Content Pool

Qu'est-ce qui vous pousse encore à continuer ?

Le WRC, c'est un peu notre récréation. Après notre premier arrêt, en 2013, Seb a fait des trucs de son côté et en 2017, il a vu les nouvelles WRC arriver. Ça l'a titillé, il voulait voir ce que ça donnait. On lui a proposé ces semi-programmes, avec 6 dates dans l'année, et avec notre stature, on choisit un peu nos rallyes. Donc ça reste du plaisir, même si quand on y est, on fait notre job. Et maintenant il y a le challenge Dakar. La première fois qu'il m'a appelé pour m'en parler, j'ai cru qu'il avait passé trop de temps au soleil (rires). J'ai eu la chance de rencontrer Alain Guéhennec, chez Peugeot, qui m'a tout appris sur la navigation. On fait 9e la première année, 2e la deuxième année, à 5 minutes, et la troisième, je me casse le coccyx. On le refait en 2019, en enchaînant sur le Monte-Carl' en WRC, mais ça j'ai dit plus jamais. Cette année on ne l'a pas fait, et là, plusieurs teams ont contacté Seb. Comme on est des battants et qu'on veut l'accrocher, on repart dessus. On attend juste de voir s'il va se faire en 2021. Mais on a un nouveau team et l'objectif est de le gagner dans les trois ans. 

Comment définiriez-vous la relation que vous entretenez avec votre sport ?

Bout-en-train, grande gueule, qui a fait changer pas mal de trucs dans les réglementations parce que je n'ai jamais fermé ma gueule (sic). J'en ai pris, j'en ai aussi donné, comme lorsque je me suis battu après qu'ils aient retiré le nom des copilotes des voitures. Je me suis battu pendant 5 ans pour que le nom des copilotes reviennent. Je leur avais dit, "moi je ne suis pas Français, je suis Monégasque, je représente mon pays et mon drapeau est rouge et blanc, pas bleu-blanc-rouge." Et on y est arrivé. Il y a aussi des évolutions sécuritaires, on a fait les cobayes pour quelques produits que tout le monde a ensuite eu obligatoirement. J'ai amené des choses, qui finiront par disparaître, comme de partout, mais au moment où j'y étais, je pense que j'aurais œuvré pour le bien-être du sport auto. 

Quelle image résumerait le mieux votre carrière ?

La meilleure est à venir, sinon on ne continuerait pas. Si on continue, c'est parce qu'on a encore envie de découvrir, et peut-être qu'on la recherche cette fameuse image, on ne l'a peut-être pas encore trouvée et c'est peut-être pour ça qu'on est encore là.


* Article issu du CSM n°50

Publié le

Vous aimez cet article, partagez-le :

   
Photos