Premiers pas d'un géant

Dans le cadre de notre série d'articles historiques, nous revenons dans ce numéro sur le tout premier Rallye Monte-Carlo (1911), dont l'édition 2020 a lieu du 23 au 26 janvier. Pilotée dès le départ par l'Automobile Club de Monaco, cette manifestation porte elle aussi l'empreinte de la famille Noghès.

Le XXe siècle vit encore ses premières heures lorsque la Principauté décide de faire évoluer un club amené à devenir l'un des plus importants du milieu automobile. Créé en 1890, le Sport Vélocipédique Monégasque devient ainsi, en 1907, le Sport Automobile et Vélocipédique de Monaco (SAVM). Une évolution ne faisant pas l'unanimité au sein d'un club où les ''conservateurs'' ne voient pas forcément cela d'un très bon œil. Il ne faut d'ailleurs pas attendre longtemps avant de voir les premières idées de manifestation germer dans l'esprit de certains membres. Dès 1909, on pense ainsi à s'inspirer des concentrations vélocipédiques italiennes afin de lancer une sorte de tour d'Europe automobile, dont le départ et l'arrivée se feraient à Monaco. 

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À la base de ce projet paraissant alors un peu fou, Anthony Noghès et Gabriel Vialon. Comme le détaille Jean-François Jacob dans l'ouvrage Monte-Carlo, 100 ans de rallye, petites histoires d'un grand rallye, cette réflexion entre les deux hommes mûrie dans un contexte particulier. "Le Prince Albert Ier s'inquiétait d'assez longue date de la situation. L'argent brillait à Nice, la Principauté se sentait quelque peu délaissée. L'été, l'afflux des touristes se partageait entre deux flots sensiblement égaux entre Nice et Monaco. En revanche, l'hiver, Nice, plus dynamique, attirait beaucoup plus que la Principauté." 

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C'est donc à cette période de l'année qu'il fallait créer une manifestation permettant de drainer du monde à Monaco et d'attiser l'intérêt de la presse pour s'en faire l'écho. L'année 1909 marque ainsi un moment charnière dans l'histoire du sport de la Principauté. Outre cette réflexion annonciatrice, le SAVM voit également un nouveau président être élu. Alexandre Noghès, diplomate monégasque et père d'Anthony. Si l'élection a lieu le 31 octobre, le néo-président prend rapidement une décision qui impactera l'histoire de l'automobile. Le 1er décembre, il décide ainsi de lancer la machine pour l'organisation de cette course.

Essai avorté puis transformé

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Les grandes manœuvres débutent alors. Maître Le Boucher, président de la commission sportive du club, est en charge du règlement de l'épreuve et différentes villes de départ seront fixées par l'organisation. Il faudra ensuite aux concurrents rallier Monaco le plus rapidement possible avant une date butoire. Cependant, nombre d'obstacles vont se dresser sur la route des organisateurs. Notamment au niveau administratif. L'un des principaux problèmes réside dans la traversée des villes et des passages frontaliers. Ce qui aurait donc dû être le premier rallye de l'histoire avorte. Mais si l'essai n'est pas transformé, les amoureux de l'automobile n'abdiquent pas pour autant. 

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Devenu administrateur au conseil du club en mars 1910, Anthony Noghès se lance, quelques semaines plus tard, dans une entreprise de lobbying auprès des instances en passant par son père. Un travail payant puisque, par la voix d'Alexandre Noghès, on apprend ainsi que "le gouvernement a accepté officiellement le Rallye automobile qui aura lieu en 1911", rapporte Jean-François Jacob dans son anthologie. Comme initialement prévu, Maître Le Boucher a continué de plancher sur le règlement. Et ce dernier contient quelques pépites. Au début du siècle dernier, l'esthétique pouvait parfois être aussi importante que la performance sportive. Ou, a minima, avoir une incidence sur le classement final. 

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Ainsi, parmi les points du règlement établi, seuls des propriétaires affiliés à un automobile club pouvaient s'inscrire, les moteurs devaient être plombés (bridage de moteur) avant le départ, chaque voiture devait être équipée de deux fanions (un aux couleurs du pays du propriétaire, un à celles de Monaco) et des points étaient attribués sur un critère d'élégance. L'état du châssis était, par exemple, inspecté à l'arrivée et des points en découlaient. Autre cocasserie, le moyen de départager les vainqueurs. En cas d'égalité pour la première place, les deux pilotes devraient démarrer leur moteur. Et celui qui réussirait cela en premier serait ainsi déclaré vainqueur. 

Rougier, premier vainqueur du Rallye Monte-Carlo

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L'hiver 1911 a donc été le théâtre du tout premier Rallye Monte-Carlo. Une période également choisie pour le contraste que cela pouvait offrir avec certaines villes de départ, jouant ainsi sur une opposition climatique entre le nord et le sud de l'Europe. Six itinéraires ont été proposés aux 23 concurrents alignés : Berlin (1 700 km, 3 voitures), Boulogne-sur-Mer (1 272 km, 1 voiture), Bruxelles (1 340 km, 4 voitures), Genève (670 km, 2 voitures), Paris (1 020 km, 11 voitures) et Vienne (1 319 km, 2 voitures), avec des dates et heures de départ différentes. Cette épreuve de concentration, dont la dotation est de 10 000 francs pour le vainqueur, ne connaîtra que deux abandons. Si les conditions climatiques sont relativement clémentes, à l'exception de la rudesse hivernale de l'Autriche qui met à mal ces ancestrales mécaniques, ils sont 21 à rallier la Principauté. 

1911   Affiche

Le futur vainqueur, Henry Rougier, parti de Paris, fait la différence à hauteur de Lyon et se voit arriver en triomphe à Monaco. Mais, ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que le capitaine von Esmarch et Julius Beutler l'avaient tout deux devancé. Le jury doit alors se réunir pour délibérer et définir qui sera le vainqueur. Un jury présidé par le baron Van Zuylen, président de l'Automobile Club de France et composé des présidents d'automobiles clubs de capitales européennes. Les notes subjectives donnent ainsi lieu à de vives discussions et tractations d'un membre à l'autre. Dans son ouvrage, Jean-François Jacob évoque d'ailleurs cela comme suit. "Les calculs du jury se révèlent extrêmement laborieux. Les notes subjectives font l'objet de discussions, de tractations, de transactions, de compromis, voire de possibles compromissions, il fallait s'y attendre avec un jury polynational en cette époque où les nationalismes réémergeaient." 

1911   Rougier H  Sur Coupe Turcat Mery  Parti De Paris

Au final, le classement est publié avec 24 heures de retard. Et Rougier est déclaré vainqueur, ce qui provoque l'ire du capitaine allemand. Ses protestations ne changeront rien, Rougier (à droite dans la photo ci-dessus). restera en tête du général. Et devient, à ce moment-là, le premier vainqueur du Rallye Monte-Carlo. Malgré cet incident, qui a fait craindre au club des répercussions sur l'édition suivante, cette mésaventure n'a pas porté préjudice au Rallye. En 1912, 97 bulletins d'inscription étaient reçus par ce qui allait devenir quelques années plus tard l'Automobile Club de Monaco. Et parmi ces bulletins se trouvait celui du capitaine von Esmarch.



Bibliographie : Jean-François Jacob, "Monte-Carlo, 100 ans de rallye, petites histoires d'un grand rallye, 1911-1960 tome 1", édité par Luxury Publications Monaco, 2011.

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