"Trouver le juste milieu"

Arrivé cet été en provenance de Montpellier, le portier Benjamin Lecomte n'a pas mis longtemps à s'installer dans le but monégasque. Lucide, franc, le Parisien de naissance raconte son poste avec passion.

Il fait plutôt frais à La Turbie. Surtout lorsque le ciel est couvert et que l'air est humide. Mais, dans un des studios du club, l'ambiance se réchauffe assez vite en discutant avec Benjamin Lecomte. 

Pourquoi devenir gardien ?

Je le dois beaucoup à mon papa. J'adorais aller dans les buts pour déconner. Il y a eu un concours de circonstance aux tests de Clairefontaine. Un gardien s'est blessé et mon père avait coché la case goal comme second poste sur la fiche de renseignement. J'ai fait les détections comme joueur et comme gardien, mais ça n'a pas marché. J'ai voulu rester sur le terrain et, au bout d'un moment, mon père m'a dit, "va dans les buts". Et au final, merci papa, t'as eu du flair (rires). 

Quel style de gardien êtes-vous ?

Je pense que je suis dans la mouvance de ce qui se fait aujourd'hui. Un gardien moderne. J'ai du mal à rester dans les buts. On les protège, bien-sûr, mais en étant parfois loin de ses buts parce qu'on peut réellement devenir un joueur supplémentaire. Dans le jeu, la gestion de la profondeur, pour apporter des solutions à nos partenaires, parce que ça nous permet aussi d'avoir plus d'options dans la sortie de balle par exemple. Mais cela demande également une prise de risque. Il faut aimer jouer avec ça, connaître les limites. Moi, j'aime beaucoup jouer au pied. 

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Ce fort attrait pour le jeu au pied est lié à votre longue période comme joueur de champ (il n'est devenu gardien que sur le tard)?

Oui, cette grosse partie de moi n'a jamais été effacée. En jeunes, je dénotais totalement de ce que faisaient les autres gardiens puisque j'avais presque plus envie de jouer avec mes partenaires que de faire des arrêts. Mais il faut savoir faire les deux, trouver la juste limite. Dans notre effectif, on a beaucoup de qualité, donc ça permet d'encore plus utiliser ça et de ressortir le ballon proprement. 

Sentez-vous que cette qualité de jeu au pied sécurise votre équipe, et notamment votre défense ?

Je pense, je le ressens aussi. Il y a beaucoup de qualité technique ici, donc je suis peut-être un peu moins utilisé que dans mes précédents clubs, mais il savent jouer avec moi comme je sais le faire avec eux. On est gardien mais on peut être un partenaire de plus sur le terrain, et ça peut changer beaucoup de choses. Sur une passe, on peut éliminer six mecs. On parle d'un défenseur qui casse les lignes, c'est la réalité. Quand on trouve ces passes-là, il faut aussi se dire que les adversaires ont 80 mètres à courir pour retourner chez eux. On peut aussi permettre à l'équipe d'évoluer plus haut. Si le bloc est à 30-40 mètres des buts, je m'avance. Je n'ai pas du tout peur. Si mon équipe est si haute, c'est qu'on a une emprise importante et qu'il va y avoir des ballons en profondeur. Si je suis là pour les prendre et les redonner à mon défenseur pour rester dans le camp adverse, c'est encore plus étouffant et ils courent beaucoup plus. 

Certaines relances peuvent s'avérer dangereuses en cas de mauvais contrôle ou de perte de balle. Comment gère-t-on ces risques ?

Il peut y avoir des conséquences, mais c'est une question de confiance mutuelle avec les partenaires. Si on rentre dans un processus type "si je lui mets et qu'il loupe son contrôle, on est mort", on ne joue plus. On pose la balle, on envoie devant et sortez. Mais ça ne me correspond pas. Peut-être que l'erreur arrivera un jour, avec Adrien (Silva) ou Baka (Bakayoko). Je trouve très facilement Adrien sur le terrain. Mais j'ai confiance. Et ce n'est pas parce qu'il va se louper que je vais arrêter. Il ne faut pas avoir peur. Quand on est gamin et qu'on commence à aimer le foot, c'est qu'on aime le ballon, qu'on aime jouer avec la balle. Dégager, ça doit être une solution de secours. Ce qu'on nous demande, c'est d'être efficace. Si on veut ressortir mais qu'il n'y a pas de solution, on n'est pas con (sic), on va allonger sur Islam (Slimani). Il faut aimer jouer avant tout et c'est une question de perception du foot. Moi j'aime ça, j'adore la balle. Je vais être trop joueur parfois, mais il faut combattre ça.

C'est dur ?

Oui, en plus, de notre place, on voit tout. Des fois je me dis, "si je la mets là" (rires)... Tu as ce rapport où nous on ne court pas comme nos partenaires et il faut savoir si les gars auront le jus nécessaire. Des fois, on veut faire des relances et on entend "non non non" et tu te rends compte qu'il faut peut-être calmer le jeu. Mais t'as envie d'y aller. Donc il y a cette gestion à avoir avec les partenaires, il faut se connaitre, et ça demande du temps.

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Vous êtes joueur, mais vous apparaissez aussi très autoritaire, notamment dans votre surface. C'est quelque chose de naturel ou que vous avez travaillé au fil du temps ?

C'est entre guillemets naturel, parce que je pense que, nous autres gardiens, on a ce côté autoritaire qu'on doit avoir sur le jeu, sur les attaquants, sur notre équipe aussi. Le coach est sur le côté, manage l'équipe, mais nous on voit tout à 180° et on a la possibilité de couper tellement de choses qu'on est obligé, avec la parole, d'avoir ce côté leader, autoritaire sur nos partenaires. Sans que ce soit un manque de respect. Parfois, on se dit des choses et c'est peut-être ça qui fera qu'on va couper une action et ne pas prendre de but. Tout ce travail avant l'arrêt est important et je dirais même que, lorsqu'il y a un arrêt à faire, c'est qu'on a peut-être oublié quelque chose avant. C'est aussi pour ça qu'il y a toujours une grande remise en question de mon côté.

Ce côté autoritaire, leader, apparaît aussi en dehors du terrain, face aux médias... 

Je n'ai jamais eu peur des médias, au contraire. Je pense que c'est quelque chose qui devient une base. Les réseaux sociaux aussi, même si j'ai encore un peu de mal avec ça. Mais dans le foot, on entend souvent "c'est de la langue de bois, etc". Même si je ne suis arrivé que depuis cet été, je ne vais pas changer ma façon d'être. J'ai la chance d'avoir eu une bonne éducation, de pouvoir communiquer tout en disant ce que je pense, mais en restant respectueux. On a parfois envie de s'énerver, mais il faut savoir se contenir. Quand on est bon, on nous le dit. Quand on est mauvais, on nous le dit aussi, mais il ne faut pas non plus avoir peur de le reconnaître. Ça fait partie de notre métier. Lorsque des choses m'agacent, je le dis aussi, parce qu'on peut avoir du poids dans le football. Je trouve qu'il y a parfois trop de changements dans le foot par rapport à ce que j'ai connu quand j'étais petit. C'est dommage, parce que comme je l'ai dit récemment à la fin d'un match, sans nos supporters, que ce soient les nôtres ou ceux des adversaires, ce serait nul. Ça a pas mal fait parler d'ailleurs parce que les gens n'ont peut-être pas bien compris ce que je voulais dire. 

C'est-à-dire ?

Je comprends qu'il y ait des choses à respecter dans l'enceinte d'un terrain de foot et que la Ligue est là pour gérer ça. Je comprends et respecte ça, c'est normal. Mais imaginez juste l'Olympico avec les deux virages fermés. Quand on regarde le match, que tu vois les deux tribunes avec les tifos, on se dit voilà, c'est ça. Lorsqu'on va jouer à Saint-Etienne, ça fait un vide. Depuis que je suis pro et que je vais jouer là-bas, c'est top. Je sais que la Ligue doit faire son boulot, mais parfois, on aurait presque plus de stadiers que de monde en tribunes. C'est dommage d'en arriver-là. Lorsqu'on est jeune et qu'on veut devenir pro, les joueurs nous font rêver mais on se dit aussi qu'on va jouer dans des stades pleins avec des ambiances de folie. Et en France on a quand même de bons publics.

D'autant qu'en tant que gardien de but, vous êtes souvent exposé aux virages. Comme Jérémy Janot l'expliquait à l'époque, c'est quelque chose qui vous galvanise ?

Je suis toujours le premier ouais (rires). Mais en tant que gardien, tu aimes ce rapport. Même avec l'adversaire, ce rapport un peu d'adversité et je rejoins Jérémy Janot dans ce qu'il disait là-dessus. Il y a la communion avec nos supporters et aussi ce petit combat à distance avec les autres. Quand ça tourne pour toi, c'est très bon. C'est comme à l'époque, avec le public corse, on peut dire tout ce qu'on veut, mais c'était génial. Ce n'est pas évident à gérer, mais c'est génial. Et aujourd'hui, ça me fait mal au cœur de voir ces tribunes fermées.

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Ce côté solitaire qui colle au gardien, est-ce que cela va aussi avec votre personnalité ?

Oui beaucoup. J'adore me retrouver avec ma famille, mes proches, ma femme, mes enfants, j'ai besoin de ça, vraiment. Mais j'ai aussi besoin d'être seul, que ce soit aller courir, me promener, aller au cinéma seul, chose que ma femme n'a jamais compris (rires). Ce n'est pas arrivé depuis longtemps, mais au début elle me disait, 'tu ne vas pas aller au cinéma seul ?' Mais, en soit, on ne se parle pas trop pendant le film (rires). J'ai ce côté solitaire, mais ça va avec le poste de gardien parce que quand nos partenaires marquent, on se retourne et on est seul à célébrer, même si des fois on fait un gros sprint. J'aime profiter avec mes amis, ma famille, mais j'aime aussi me mettre en retrait. Cette solitude se retrouve aussi dans les face-à-face ou les penaltys. 

Comment gère-t-on ces situations quand on est gardien pour prendre l'ascendant sur l'attaquant ?

L'ascendant est souvent sur l'attaquant, parce que, sur un pénalty, ça reste un exploit pour le gardien. Le face-à-face direct, c'est là où le poste de gardien entre vraiment en jeu. Ça se travaille, c'est une question de feeling. On bosse avec la vidéo pour repérer les points forts et faibles des attaquants, les analyser gestuellement, mais après c'est un feeling. Quand on travaille devant le but, ça nous permet de nous jauger aussi, notamment ici parce qu'il y a beaucoup de qualité, pour vraiment progresser et essayer d'être le plus précis possible, de vraiment lire, ce qui est le plus compliqué et réaliser l'arrêt. Il y a des fois où ça parait anodin, mais il suffit d'une gestuelle et tu ne le fais pas. Ce sont de petits détails qui permettent de faire l'arrêt.

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Quelle est la chose la plus plaisante dans ce poste ? 

Je prends du plaisir dans beaucoup de choses, de belles relances au pied, de belles sorties aériennes, j'adore ça, les face-à-face gagnés, les arrêts réflexes où personne ne te voyait la sortir et tu la sors, les parades main opposée, tout est kiffant dans ce poste. Mais le plus kiffant (sic), ça reste les spécifiques. On en bave, mais c'est génial.

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Tac au tac "Spécial tatouages"

Combien en avez-vous ?
Trop pour les compter ! Et ce n'est pas fini.

Le premier que vous avez fait ?
Une calligraphie chinoise pour mes 18 ans. J'avais tanné ma mère pour ça.

Le plus douloureux ?
Le genou. Il faut rester la jambe pliée tout le long, je l'avais fait en fin d'après-midi, une mauvaise idée (rires).

Celui que vous aimeriez avoir ?
J'aimerais me faire une belle pièce dans le dos qui se marierait avec la calligraphie chinoise que j'ai déjà.

Celui que vous n'oseriez pas faire ?
Aucun. Si ma fille me dit "fais toi tatouer une licorne", je serais capable de le faire (rires). 

Celui qui vous correspond le plus ?
Celui sur le bras avec moitié tête de loup, moitié tête de lion. C'est un rapport à ma femme et moi, mais aussi à ma personnalité.