L'adrénaline de la voile

Depuis quelques années, Jérémy Moutout est l'un des grands espoirs de la Principauté pour les Jeux Olympiques de 2024. Venu sur le tard à la voile, le jeune marin du Yacht Club de Monaco travaille d'arrache-pied afin de faire de son rêve une réalité*.

"I don't need it bo easy, I need it to be worth it**". L'inscription gravée sur la peau de Jérémy annonce la couleur. "A chaque situation un peu compliquée dans ma vie, je me fais tatouer et cela marque l'état d'esprit que j'avais quand j'ai réussi à passer outre. Dans la vie, il y aura toujours des problèmes, il faut garder le bon état d'esprit", explique Jérémy, qui applique cette philosophie dans tous les aspects de sa vie. A commencer par le sport, puisque ce compétiteur dans l'âme, qui ne se prédestinait initialement pas à la voile, s'est toujours donné les moyens d'atteindre ses objectifs. 

"A la base, je faisais du ski, à haut niveau, je suis même parti à l'internat à 10 ans pour cela. Quand j'ai arrêté à 14 ans, j'étais vraiment curieux d'essayer la voile. J'avais déjà testé avec l'école et mes parents en avaient fait", explique le sportif de 21 ans. Après six mois de battement, il pousse les portes de la section sportive du Yacht Club de Monaco. Et fait ses débuts en laser pico, ce petit bateau école, adapté aux débutants comme aux confirmés, qui peut se naviguer à deux ou en solo. Une évidence pour Jérémy. "Le seul point qui me déplaisait dans le ski, c'était le fait qu'on soit sur des chronos, et pas tous sur une même ligne de départ", souligne le marin. 

"En arrivant à la voile, j'étais comblé. Beaucoup de sensations, dont celle de la glisse, sont similaires au ski. Et on est tous sur une même ligne de départ. Il y a une adrénaline bien plus élevée quand on se retrouve à côté de ses concurrents". Compétiteur dans l'âme Tout comme la transition d'un sport à l'autre, le passage d'une discipline terrestre à une en mer se fait naturellement. L'adolescent appréhende son nouvel élément avec sérénité. Il faut dire que sa partenaire de jeu lui procure de telles sensations qu'il en oublie tout ce qui se passe à terre. "J'ai toujours aimé l'adrénaline, c'est ce que j'aimais dans le ski et dans la mer on retrouve vraiment cela. Et cette adrénaline ne meurt jamais. Il y a un côté excitant dans chaque navigation. Il n'y aura pas deux fois où ça va être pareil. Il n'y a pas de piédestal. Quelqu'un qui va être très bon dans 80 % des conditions, s'il ne s'entraîne pas dans les 20 % restantes, il va être mauvais. Il faut être tout le temps à l'affût", souligne le jeune homme, qui ne fait jamais les choses à moitié.

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D'ailleurs, sur sa fiche d'inscription en loisirs, il laisse d'emblée la porte ouverte à la compétition. "Faire la course, devoir s'entraîner pour s'améliorer, se retrouver sur un championnat et être encore meilleur que la fois d'avant, c'est ce qui me pousse dans la vie de tous les jours. Au bout de six mois on m'a proposé de faire de la compétition. Ça m'attirait donc, forcément, la motivation faisait les trois-quarts du travail". Exit le bateau école, place alors au Laser. Un support qu'il n'a pas forcément choisi, mais dont il est vite "tombé amoureux. Le Laser, c'est la série olympique la plus accessible et celle où il y a le plus de niveau. C'est la série où celui qui est sur le bateau fait la différence. Dès qu'on performe sur ce support, on est vraiment reconnu comme étant un bon voileux"

Faire fi des obstacles

Et très vite, le travail paie. Les résultats arrivent rapidement. Vainqueur de la Coupe d’Europe Laser Radial 2016, 3e au Championnat de France Laser en 2017… De quoi le conforter dans cette voie choisie tardivement. "La moyenne des coaches, voire la majorité, dirait que 14 ans, c'est bien trop tard pour commencer. Mais il y a un olympien qui a commencé la compétition à 21 ans et qui a eu une médaille olympique autour des 25 ans. Je pense que si on y met de la bonne volonté, le bon nombre d'heures d'entraînement et qu'on est vraiment concentrés que là-dessus, on peut commencer à n'importe quel âge et ça marche." 

La bonne volonté, Jérémy en a à revendre. Son bac en poche, il décide de se consacrer entièrement à son sport avec, comme objectif, une participation aux Jeux Olympiques de Paris en 2024. "C'est à la fois le Graal et une course parmi tant d'autres. Les Jeux, ce n'est pas forcément la compétition où il y a le plus de niveau. Lors d'un championnat du monde, on peut être 300 participants. Et le niveau est incroyable, puisque tout le monde, tous les bons -  même s'il y en 2-3 par pays - sont présents. Mais, les JO c'est tous les quatre ans – ce qui est très long à l'échelle d'une carrière de sportif - et c'est ce qui rend cette course vraiment très élitiste. Il n'y a qu'un seul représentant par pays, c'est la course la plus importante. On n'a pas le droit à l'erreur, ça met une pression énorme. L'adrénaline monte, et ça la rend beaucoup plus attirante."  Depuis, toute sa programmation - ses compétitions, ses prises et pertes de poids, sa montée en puissance… - est basée sur cette échéance. 

A raison de cinq sorties en mer par semaine, et de six préparations physiques, le Monégasque met toutes les chances de son côté, même s'il avoue un passage à vide, l'année dernière. "Je me suis un peu perdu. J'ai mis un peu trop de temps à me remettre dans le bain", explique Jérémy. "Pendant le confinement, je me suis retrouvé seul face à moi-même. De temps en temps, on se perd un peu dans le sport. On ne sait plus quelle est la réelle motivation, parce qu'il y en a plein d'autres autour, plein de choses qui sont excitantes. Je me suis rendu compte que la seule chose qui me fait vraiment plaisir, c'était ça : le sport, la compétition et être devant. Et depuis, je suis reparti en mettant les bouchées doubles, deux fois plus fort qu'avant", explique le navigateur.

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Garder un coup d'avance

Si les Jeux Olympiques de 2024 restent l'objectif de toutes ses attentions, le marin s'est aussi, au fil des années et des événements, essayé sur son temps libre à d'autres types de supports. De la Palermo-Monte-Carlo sur un bateau offshore, au J/70 lors de la Primo Cup, en passant par les Smeralda 888… Il enchaîne les expériences et les rencontres enrichissantes. Tout récemment d'ailleurs, il a participé aux Voiles d'Antibes sur le vaisseau-amiral du club, le Tuiga. "C'est intéressant parce que le laser est un support hyper maniable, où l'on peut virer de bords tout le temps alors que 'tactiquer' sur Tuiga implique d'anticiper les manœuvres 5/10 minutes à l'avance", souligne le sportif qui voit son sport "un peu comme un jeu d'échecs. Les schémas tactiques ne vont jamais être les mêmes, mais à force d'en enchaîner plein et de mettre en place des tactiques différentes, on peut anticiper de plus en plus et de mieux en mieux. Les bons marins, sur un instant T, ont déjà 2-3 coups d'avance. C'est une chose qui vient vraiment avec l'expérience, c'est pour ça que la voile c'est un sport à maturité tardive".

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Et s'il sait qu'il peut pratiquer sa discipline encore longtemps, Jérémy réfléchit déjà à l'avenir. Histoire de toujours garder un coup d'avance. "Je me fixe un moment où je passerais du côté olympique aux gros bateaux, ou je ferais peut-être une reconversion dans le milieu du sport. Je sais qu'il y a une phase vers la trentaine, surtout si je continue en laser, où le corps commence à être fatigué. Je penserais à faire autre chose. Et cette autre chose peut être proche de ce que je fais, comme un championnat du monde", précise Jérémy, qui avoue quand même un penchant pour les supports rapides, à l'image du catamaran à foils GC32, sur lequel il a navigué avec la Team Malizia. "Quand je suis arrivé, Pierre Casiraghi m'a fait une fleur de m'intégrer dans l'équipe. C'est ce type de support qui m'attire sur le long terme, parce qu'il y a énormément d'adrénaline, c'est très rapide, très court. Ça vole, ce sont des sensations incroyables, le risque est multiplié".


* Article issu du CSM n°50
**"Je n'ai pas besoin que cela soit facile, mais que cela en vaille la peine"

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