"Le projet de  ma vie"

A 39 ans, Boris Herrmann s'apprête à prendre part à ce qui est l'une des plus grandes courses nautiques du monde. Le 8 novembre prochain, il sera sur la ligne de départ, aux Sables-d'Olonne, du Vendée Globe 2020. Une première pour un skipper allemand.

Tout juste de retour chez lui après la Vendée-Arctique-Les Sables-d'Olonne, Boris Herrmann a pris le temps de se confier sur la grande aventure qui l'attend.

Que représente pour vous votre participation au prochain Vendée Globe ?

C'est le projet de ma vie. Je pense que c'est un moment où beaucoup de choses s'accumulent et convergent. J'ai 39 ans, j'avais déjà rêvé de ça, étant inspiré par les images que j'avais vu du Vendée Globe à l'âge de 16 ans, ça fait donc longtemps que j'en parle. Mais là, m'aligner sur le départ cette année, c'est le résultat de 10 ans de préparation.

A un peu moins de 4 mois du départ, qu'est-ce qui prédomine ? Le stress ou l'excitation ?

De l'excitation, oui, je la ressens d'autant plus après cette course (Vendée-Arctique-Les Sables-d'Olonne, ndlr) qui a rendu le sujet beaucoup plus concret, car après la crise du Covid-19, on a beaucoup discuté, parlé, avec les organisateurs, les sponsors et tout était très abstrait. Là, c'était l'occasion de tout mettre en œuvre, on a pris la même ligne de départ aux Sables-d'Olonne, ça nous rappelle l'odeur de la mer, la fraîcheur du vent, ce sont des éléments très concrets, j'en ai d'ailleurs encore les mains gonflées (rires)*. 

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Où en êtes-vous dans votre préparation ?

S'il y avait une annonce, pour une raison X ou Y, nous disant qu'il fallait partir demain, je ne serais pas stressé. Mon petit sac est déjà prêt, je saute à bord et c'est bon. Plus sérieusement, le bateau a été sorti de l'eau, démonté afin d'en faire le check-up après notre dernière course. On reste un sport mécanique, il y a beaucoup de choses à vérifier. Je m'étais dit qu'il serait intéressant de se préparer longtemps à l'avance, donc on a acheté ce bateau (SeaExplorer - Yacht Club de Monaco) il y a 4 ans, au départ du dernier Vendée Globe. On a ainsi eu l'occasion de beaucoup naviguer avec et je le connais très bien. Je m'y sens chez moi et, lors de notre dernière sortie, malgré le peu de jours de navigation d'avant-saison, je me suis tout de suite senti à l'aise. C'est comme le vélo (rires). 

Quel impact a eu la crise du Covid-19 sur votre préparation ?

Un impact énorme, car on avait prévu de mettre le bateau à l'eau le 6 avril et on n'a pu le faire que début juin. On a perdu deux mois de navigation essentiels car on a largement modifié le bateau cet hiver, pour le rendre plus compétitif, plus moderne, avec de nouveaux foils, beaucoup plus grands. Comme ce sont des bateaux semi-volants, à un moment, le foil devient tout le bateau. On voulait s'entraîner intensément dès avril, on avait organisé toute une logistique pour la Transat CIC pour aller à New-York et tout est tombé à l'eau. Je suis aussi membre du comité de la classe, le collectif des skippers Imoca, et on a poussé fort pour dire qu'on devait essayer de s'adapter et trouver le moyen de quand même faire une course. Parce que si nous, navigateurs solitaires, ne pouvons pas faire notre sport, personne ne peut rien faire alors. On est des professionnels du confinement (rires). 

Comment vous êtes-vous préparé physiquement pour le Vendée Globe ?

Le physique devient de plus en plus important avec les foilers, car le bateau devient plus agile, plus dynamique, ça change son mode de comportement. Il faut savoir s'adapter et se tenir et donc être robuste et avoir du cardio. Après, tu ne gagnes pas un mille de plus si tu es plus ''fit'', ça reste le marin avec son expérience qui sait régler son bateau et va dans la bonne direction. Car un bon marin peut même le faire avec un main de moins, comme Damien Seguin, qui m'a battu dans les courses et n'a qu'une main. C'est ce qui est aussi très fascinant dans ce sport, d'avoir un challenge mental, technologique, comprendre les vents, avoir le feeling du bateau et la gestion de sa personne, ne pas être trop excité, savoir dormir quand il faut. Il y a tellement de challenges qui font un tout que le physique, qui en est un, ne correspond peut-être qu'à 5%.  Il y a des collègues qui fument des cigarettes, prennent du vin à bord, même si c'est parfois mal vu, mais Eric Tabarly, le meilleur marin du monde, avait toujours ses rillettes de thon et sa bouteille de vin (rire). Des marins comme Loïck Peyron, qui déteste le sport et est capable de manœuvrer seul les plus grands trimarans du monde, gagne la Route du Rhum, cela démontre qu'avec l'intelligence, la technique et ton savoir-faire, tu peux réussir. 

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Quelle a été votre préparation au niveau mental justement ?

Typiquement dans la voile, ça se joue sur l'expérience. On voit souvent Michel Desjoyaux, Loïck Peyron, des gens qui ont du sel dans le sang. Si tu leur poses la question, je ne sais pas ce qu'ils répondront, mais ils ne diront pas "je vais voir mon coach mental" (rires). Après, on voit des jeunes, comme Ellen MacArthur, arriver sur le circuit et faire 2e au Vendée Globe à seulement 24 ans. Il y a parfois des jeunes avec un talent énorme, qui viennent et le font. Mais dans mon cas, c'est un mélange de l'ancienne et de la nouvelle école. J'aime être en mer, j'ai un côté marin, j'aime prendre une décision où je me dis, là je ralentis, il faut assurer le bateau. Je ne suis pas un navigateur issu de la culture bretonne, comme Charlie Dalin ou Jérémie Beyou, qui sont des pilotes extraordinaires, mais si tu leur demandes de naviguer, se balader, apprécier les couchers de soleil et la poésie d'être sur la mer, je pense qu'ils ne vont pas accrocher (rires).

Contrairement à vous ?

J'ai déjà fait 3 tours du monde, j'ai été dans le sud, j'adore voir ces énormes vagues, les albatros, tout ça. C'est naturel pour moi d'être en mer. J'ai beaucoup d'expérience et cette course a été importante au niveau de la préparation mentale parce que je sais que je peux bien faire. J'ai eu de la casse, j'ai su m'en sortir, ça me rappelle qu'il ne faut jamais rien lâcher et aller au bout et ça c'est peut-être l'aspect mental le plus important, parce que sur un Vendée Globe il y aura des ''emmerdes'' presque tous les jours (sic), il faut trouver des solutions ''MacGyver'', sur le petit détail qui a encore lâché. C'est normal, sur un Vendée Globe, aucun bateau n'a réalisé une traversée sans avarie. Et souvent, les navigateurs n'en parlent pas publiquement. 

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Photos

Un Vendée Globe informatif

Dans son bateau, Boris Herrmann va embarquer un outil autonome à portée écologique. "On a mis un peu d'équipement scientifique à bord, avec un petit laboratoire automatisé, qui pèse 17 kilos. Il permet des miracles et mesure de manière très précise la concentration de CO2 dans la mer, ce qui est important pour la science et la compréhension du réchauffement climatique. J'ai espoir de pouvoir arriver et délivrer une trace entière du tour du monde avec ces mesures océanographiques. La machine peut être vérifiée à distance et elle est entièrement automatisée."